Néolibéralisme, succès, et autres objets de bonheur
8ème session du Séminaire interne du CEFRES 2025-2026
Par la présentation de recherches en cours, l’objectif du Séminaire du CEFRES est de soulever et de soumettre à la discussion des questions de méthodes, d’approches ou de concepts, dans un esprit pluridisciplinaire, permettant à chacun de croiser ses propres perspectives avec les travaux présentés.
Lieu : bibliothèque du CEFRES, Na Florenci 3, Prague 1 et en ligne (pour obtenir le lien, écrivez à cefres(@)cefres.cz)
Date : mardi 14 avril 2026, à 16 h 30
Langue : anglais
Intervenante : Michaela RUMPÍKOVÁ (CEFRES / Université Charles / Université Sorbonne nouvelle)
Discutant : Josef ŠEBEK (CEFRES / Université Charles)
Résumé
Cette présentation étudie la reconfiguration idéologique et esthétique de la Bildung dans le contexte post féministe et néolibéral contemporain à travers les figures des « jeunes filles » et leurs récits de devenir dans la littérature française. Ancrée dans la culture bourgeoise occidentale du XIXe siècle, la notion de Bildung a articulé le développement d’un sujet autonome à travers l’interaction entre croissance intérieure et socialisation (Moretti, Boes, Graham, Miller). L’émergence de ce concept, issu de l’idéalisme allemand (Goethe, Hegel, Humboldt), s’est accompagnée du développement d’une subjectivité idéale, autonome et individualisée, qui s’est intégrée avec succès dans une société capitaliste en plein essor (Esty, Redfield, Suleiman). De même, le XXIe siècle a été de plus en plus remodelé par la culture des jeunes, les logiques de marché, les idéaux normatifs et les économies affectives du succès et du bonheur (cf. Berlant, Ahmed, Sedgwick, Probyn, Heather). En s’appuyant sur les critiques du post-féminisme et de la modernité tardive (McRobbie, Gill & Schraff, Griffin, Negra), elle soutient que les discours contemporains sur l’autonomisation masquent de nouvelles formes de contrôle et d’objectivation de la formation des filles. La promesse selon laquelle on « peut devenir n’importe quoi » fonctionne comme un « grand » récit idéologique, relatant un fantasme néolibéral qui à la fois produit et limite la subjectivité, masquant la persistance des inégalités structurelles (c’est-à-dire les capacités, la classe sociale, la sexualité, l’ethnicité).
En s’appuyant sur les girlhood studies (Gonick, Harris, McRobbie, Negra, Driscoll), cette présentation situe les « jeunes filles » comme une construction culturelle et un idéal normatif, produit par des pratiques discursives et matérielles. Symbole idéal de la modernité tardive, l’idée de « jeune fille » apparaît comme une figure sérialisée et reproductible, alignée sur les exigences de la consommation, de la visibilité et de la féminité normative (Tiqqun, Delvaux), dont la subjectivité a été remodelée par ce que Preciado pourrait décrire comme des normes somatiques et affectives (c’est-à-dire la beauté, l’hétéronormativité, la capacité, et l’injonction d’être confiante, de réussir et d’être heureuse). Depuis les années 1990, la condition des jeunes filles, divisée entre « les jeunes filles qui y arrivent » et « les jeunes filles à risque » (Harris, Gonick), a été conceptualisée comme une subjectivité à la fois flexible, résiliente, autonome et couronnée de succès, mais aussi vulnérable et sujette à l’échec.
Dans cette ère post féministe paradoxale, la Bildung ne peut garantir une « authentique » construction de soi, mais met plutôt en scène une tension entre individuation et standardisation, plaçant les récits du devenir dans des zones grises intermédiaires. Les récits personnels de Bildung, composés ici d’un corpus francophone non exhaustif de ce que l’on pourrait appeler la « quatrième génération » (à savoir Delorme, Pille, Rinkel, Daas), interrogent les représentations de la « jeunesse féminine française », mettant en avant la formation de l’identité comme une série de positions changeantes au sein de conditions socio-matérielles spécifiques, tout en abordant les expériences subjectives et vécues de ce devenir. En dépassant les frontières formelles et idéologiques du Bildungsroman traditionnel, elle soutient que la Bildung postféministe reflète une dialectique plus large, historiquement ancrée dans la notion elle-même : le conflit permanent entre la formation de soi et l’intégration sociale harmonieuse. Alors que la jeune fille est positionnée comme l’emblème de la liberté, du choix et des possibilités, elle reste enfermée dans des systèmes qui régulent et orientent ses désirs, son corps et son avenir dans une « bonne direction » (Ahmed).
Voici le programme complet du séminaire en 2025–2026 ici.