Fabriquer des livres pour ses proches, ses amis et soi-même en Europe et au Moyen-Orient contemporains
Ce projet est développé dans le cadre du programme Tandem CNRS / AV ČR soutenu par l’Académie tchèque des sciences, le CNRS et le CEFRES.
Chercheuses principales du projet :
Hélène MARTINELLI (ENS Lyon / CEFRES): helene.martinelli[@]ens-lyon.fr
Giedrė ŠABASEVIČIŪTĖ (Institut oriental, AV ČR): saba[@]orient.cas.cz
Chercheur associé au projet :
Ali Al-Moussaoui (CEFRES / UK)
ANNOTATION
Ce projet examine les livres artisanaux et les pratiques privées de fabrication de livres en Europe et au Moyen-Orient contemporains, avec une attention particulière portée à leurs dimensions matérielles, symboliques et sociales. À travers une perspective généalogique, il examine comment l’édition non commerciale et la production de livres façonnent les relations sociales, expriment l’identité et répondent aux transformations politiques et technologiques. S’appuyant sur l’anthropologie, l’histoire du livre et la sociologie de la littérature, ce projet se propose de réévaluer la signification sociale du livre papier à l’époque de l’édition numérique.
DESCRIPTION DU PROJET
Malgré la montée des médias numériques au cours des dernières décennies, le livre papier a non seulement survécu, mais a prospéré. Dans des pays aussi divers comme la France, la République tchèque et l’Egypte, le nombre de livres publiés augmente d’année en année. Plutôt que de remplacer le livre papier, comme beaucoup le prévoyaient, l’édition numérique a contribué à son renouveau. En permettant à un plus grand nombre d’auteurs de publier leurs œuvres – en particulier ceux qui viennent de communautés marginalisées, longtemps exclues par les circuits éditoriaux traditionnels –, l’édition numérique leur a permis de construire leur lectorat. Malgré le succès rencontré en ligne, beaucoup d’auteurs choisissent encore d’imprimer leurs livres comme signe d’autorité, de permanence ou de valeur symbolique (Parmentier 2022 ; Larson 2024). La présence durable du livre papier démontre que sa signification ne réside pas seulement dans la diffusion de contenu – ce que les médias numériques peuvent déjà réaliser – mais également dans ses dimensions matérielles et symboliques, telles que sa capacité à signifier le statut social, à matérialiser des liens sociaux et à offrir des moyens d’expression de soi.
Une telle observation nous permet de réévaluer l’importance du livre papier comme un objet culturel doté d’une valeur symbolique et matérielle propre (Chartier 1996 ; Melot 2005). Cette étude se propose de documenter les pratiques artisanales et collectives d’édition, de fabrication et de diffusion de livres qui se développent en dehors des circuits commerciaux et trouvent leur ancrage dans l’expression de soi ainsi que dans les sphères familiales et amicales. Il prend une perspective généalogique sur l’Europe et le Moyen-Orient après la Seconde Guerre mondiale afin d’identifier des moments clés dans le développement de la fabrication de livres papier : révolutions (Carle 2019 ; Pepe 2019), guerres (Martinelli 2025), progrès technologiques (Ryzová 2014), émergence de nouvelles formes d’expression de soi (Garvey 2012) et sociabilité qui inspire de nouvelles pratiques matérielles (Williams 2017 ; Šabasevičiūtė 2025). Cette recherche s’appuie sur les albums de coupures, livres d’art brut, livres artisanaux créés pour les amis et la famille et livres autoédités.
Ce projet se propose d’apporter une contribution à un champ encore peu étudié dans la littérature existante sur les livres papier. Les travaux fondamentaux en bibliographie, histoire du livre et anthropologie ont montré qu’un texte écrit ne se réduit pas à son contenu, mais inclut également ses caractéristiques matérielles (McKenzie 1999 ; Barber 2007). Pourtant, l’intérêt sur les aspects matériels des livres dans le processus de formation de la socialité s’est largement limité à certaines périodes historiques particulières, dont le Moyen Âge et le début de l’Époque moderne, quand les livres étaient des objets rares et leur matérialité était reconnue dans le cadre de cérémonies religieuses et rituels domestiques (Chartier 1996 ; Williams 2017). Lorsque les aspects matériaux et symboliques des livres papier sont reconnus pour leur valeur scientifique, la recherche sur la fabrication de livres tend à se concentrer sur les régions géographiques, des méthodologies et des cadres théoriques spécifiques. Les livres sur l’art ont été considérés comme objets d’art, en particulier en Europe et aux États-Unis au XXe siècle (Chapon 1987 ; Moeglin-Delcroix 1997). Les fanzines ont été analysés comme produits des subcultures artistiques anglophones à la fin du XXe siècle (Duncombe 2008), et le samizdat comme une conséquence des régimes répressifs en Europe centrale et orientale (Labov & Kind-Kovacs 2013 ; Camarade, Galmiche & Jurgenson 2023). Jusqu’à présent, peu de recherches ont abordé ces pratiques de manière collective. Elles convergent cependant dans leur rôle commun : façonner les liens sociaux et les communautés. Des recherches plus complètes sur les livres autoédités nous permettraient de considérer des pratiques peu documentées, telles que la diffusion directe de livres autoédités dans les clubs littéraires égyptiens, le samizdat illustré qui est apparu avant la période soviétiques ou la création et l’échange des livres de recettes personnels. Tandis que les recherches récentes remettent en question les approches dominantes de l’édition privée – à travers l’exploration des « littératures sauvages » (Saint-Amand 2016) ; la forme matérielle de samizdat (Komaromi 2022), y compris les versions illustrées (Typlt 2023) ; les cahiers uniques sur l’art brut (Berst 2022) ; et la culture artistiques des fanzines en Europe centrale (Šima 2021) – des recherches plus approfondies sur ces pratiques restent nécessaires.
Pour éviter de limiter l’étude à certaines régions géographiques, périodes historiques ou cadres théoriques spécifiques, ce projet adopte une approche triangulaire, centrée sur la France, la République tchèque (et plus largement l’Europe centrale) et le Moyen-Orient. Cet angle géographique particulier correspond à l’expertise des deux chercheuses candidates et élargit le champ d’étude au-delà du processus de fabrication de livres en Europe occidentale, en s’intéressant aux régions situées à la périphérie coloniale. Il retrace les conséquences historiques de la dynamique entre le centre coloniale et la périphérie coloniale sur les cultures imprimées (Orsini, Srivastava & Zecchini 2022 ; Newell 2023). Cette approche permet d’examiner les variations des infrastructures (la capacité à publier des travaux et les pratiques économiques liées au DIY), ainsi que la valeur symbolique changeant des livres dans les sociétés différentes où les livres sont des marqueurs du statut social, des traces de liens sociaux, ou objets décoratifs. Au cours de ce projet, les deux chercheuses visent à élargir l’orientation géographique afin d’inclure les cultures anglophones et d’autres régions périphériques.
Ce projet s’appuie sur l’anthropologie, la sociologie de la littérature, les études littéraires et l’histoire du livre. Il s’inspire d’approches qui mettent en avant la matérialité, l’interaction entre le visuel et le texte, les infrastructures, la socialité et les affects. Quelles nouvelles formes de conceptualisation du soi les pratiques de fabrication du livre mettent-elles en jeu, auxquelles répondent-elles ou qu’expriment-elles ? Quels types de nouvelles relations sociales ces pratiques créent-elles et reflètent-elles ? Quels sont les devenirs matériels de ces livres – comment deviennent-ils des « objets d’affection » (Dassié 2010) dans la sphère domestique ? Comment les positions centrales ou périphériques influencent-elles ces pratiques ?
Ce projet de recherche est particulièrement pertinent dans le contexte actuel, où la transformation numérique de l’industrie éditoriale a généré de nouveaux axes de recherche. Ceux-ci incluent l’exploration des « littératures hors du livre » (Ruffel & Rosenthal 2018) ainsi que la montée de l’autoédition dans l’espace numérique (Larson 2024). Bien que ces domaines aient produit des perspectives innovantes, l’attention exclusive portée au numérique tend à occulter l’importance durable des livres matériels. Pourtant, les pratiques privées de fabrication de livres, une tradition stable et continue au fil des décennies, pourraient être sur le point de connaître un renouveau. Alors que l’instabilité politique, la censure, la désillusion face aux utopies numériques et technologiques, ainsi que le désir croissant de s’éloigner de la marchandisation de l’édition commerciale s’accentue, de nombreux pays renouent avec ce que l’on nomme communément une « politique de cuisine » — un terme désignant des modes d’action informels, familiaux et domestiques. Dans ce contexte, les pratiques de fabrication et de don de livres pourraient constituer un support matériel essentiel pour la constitution de communautés fondées sur la confiance, offrant des repères tangibles d’identité, d’appartenance et de lien social dans un monde de plus en plus incertain.