AAC – Femmes dépaysées

Femmes dépaysées
Trajectoires transnationales et expériences d’émancipations ?
Pratiques d’écritures et de création en Europe médiane à l’âge moderne

Organisateurs : Mateusz Chmurski, Clara Royer, Lola Sinoimeri
Dates et lieu : 16-18 mars 2023, CEFRES (CNRS-MEAE), Prague,
Date-limite d’envoi des propositions : 15 octobre 2022
Langues : français, anglais

Comité scientifique :
Anna Borgos (Magyar Tudományos Akadémia), Libuše Heczková
(Université Charles), Luba Jurgenson (Sorbonne Université), Iwona Kurz (Université de Varsovie), Jasmina Lukić (Université Centre-eruopéenne), Markéta Theinhardt (Sorbonne Université)

Partenaires : EUR’ORBEM (CNRS-Sorbonne Université) – CEFRES (CNRS-MEAE) – Ústav české literatury a komparatistiky, Filosofická fakulta, Univerzita Karlova – Instytut Kultury Polskiej,
Wydział Polonistyki, Uniwersytet Warszawski

Ce colloque se propose de confronter la catégorie large et polysémique de dépaysement avec les trajectoires littéraires et artistiques des femmes de l’Europe médiane dans une approche transnationale. En d’autres termes, il s’agit de voir comment l’expérience de dépaysement dans différentes acceptions du terme – exil, désorientation, perte de repères mais également inventivité et transmission – irrigue les pratiques d’écriture et de création de femmes issues d’une région européenne tiraillée entre les empires (Bartov & Weitz 2013), marquée par une histoire des violences (Shoah, déportations, migrations…) et dont la culture est imprégnée par la relation dialectique entre normes et transgressions, elles-mêmes parfois tout aussi normatives (Royer 2019). Analyser les gestes et engagements sociaux, politiques, culturels amenant des artistes (plasticiennes, chanteuses, actrices ou cinéastes, entre autres) et des femmes de lettres (autrices, critiques littéraires, traductrices, etc.) de l’Europe médiane à l’âge moderne à se réinventer ailleurs incite à interroger les pratiques de dépaysement à la fois géographique et créatif, voire épistémique.

Le dépaysement est devenu en effet une catégorie fréquemment utilisée dans diverses disciplines des sciences humaines et sociales (Balandier 2009 ; Roelens 2015), qui peut être enrichi par les nouvelles propositions théoriques telles que la géocritique, les études de genre ou l’écocritique. Comme le rappellent Marie-Hélène Boblet et Marie Hartmann, le lien proche entre dépaysement et théorie(s) littéraire(s) ou esthétique(s) a bel et bien marqué l’évolution des sciences humaines au siècle dernier : ce sont justement les potentialités esthétiques du dépaysement qui peuvent être perçues comme fondatrices par rapport aux différentes catégories interprétatives telles que l’estrangement chez Chklovski ou la distanciation chez Brecht par exemple (Boblet & Hartmann 2018).

En Europe médiane, poser la question du dépaysement des femmes nécessite de (ré)interroger tout un ensemble catégoriel : les notions de l’exil et de la diaspora, du cosmopolitisme et de l’internationalisme, du transnational, voire du transculturel. Si les expériences de l’exil – principalement masculin – ont maintes fois été analysées dans le contexte centre-européen (Jechová & Wlodarczyk 1987 ; Neubauer & Török 2009, etc.) et sud-est européen (p. ex. Comberiati 2010 ; Comberiati & Bond 2013 ; Grujičić 2019), elles ne résument pas l’expérience du dépaysement.

L’usage du terme « dépaysement » a une fonction tant heuristique qu’expérimentale, permettant de sortir du nationalisme méthodologique (Beck 2007, 2014). D’une part, il permet de signaler et penser la variété des contextes normatifs dans lesquels les créatrices et écrivaines d’Europe médiane se sont trouvées intégrées et encadrées : les nationalismes et leurs institutions et pratiques ; les champs littéraires structurés par des hiérarchies patriarcales ; les contextes impériaux ou régionaux spécifiques, etc. L’un des enjeux du colloque sera de déceler ces contextes normatifs, leurs interconnexions et points de contacts, de même que leurs effets sur les actrices considérées. D’autre part, le dépaysement invite à une réflexion sur l’expérience de ces cadres normatifs en se concentrant sur les stratégies choisies ou les négociations entreprises pour les transformer, les déconstruire, les défier ou les dépasser en créant d’autres alternatives sociales.

Prendre en compte les trajectoires transgressant les frontières politiques, linguistiques, intellectuelles, souvent à caractère marginal et/ou marginalisée par rapport aux canons des nations culturelles de la région s’avère donc, comme le soulignent à leur tour Agatha Schwarz et Helga Thorson, un complément nécessaire afin de dévoiler les réseaux complexes de liens, transferts et pratiques, souvent inventives, résultant du déphasage entre langues, cultures et frontières de la région (Schwarz & Thorson 2017).

Les études sur les phénomènes transculturels en Europe centrale de 1900 et 2000 permettent ainsi d’exposer le caractère parallèle, sinon répétitif, des trajectoires et configurations culturelles traversant de manière rhizomique la région (Mitterbauer & Smith-Prei 2017). Observer les pratiques d’écritures et de création des « désaxées » (Irène Némirovski) de manière historicisée, localisée et genrée tout en interrogeant les représentations au sens de formes signifiantes permettra ainsi, nous l’espérons, de questionner tant de manière historique que théorique la jonction potentielle entre dépaysement et (ré)invention créative de soi de différentes sortes :

  • Forcé ou volontaire, le franchissement d’une (des) frontière(s) (politiques, culturelles, linguistiques…) about-il à un gain d’altérité, ouvre-t-il nécessairement des possibilités émancipatrices et créatives, et à quel prix ?
  • Peut-on parler de restructuration ou de renégociation de l’expérience qui en résulte sur le plan créatif et quelles sont-elles ?
  • Quelle est l’expérience de la perte (du pays, de la langue, des identités) et comment est-elle configurée dans les œuvres ?
  • Comment l’émancipation personnelle résultant du dépaysement se décline-t-elle en termes normatifs – politiques, sociaux, esthétiques, etc. ?
  • Le prisme de l’expérience du dépaysement affecte-t-il en particulier le rapport à soi et aux autres dans les trajectoires de vie ? Quel est le rôle joué par divers langages (artistique, littéraire, musical) dans cette réinvention de soi ?
  • Quels modèles et quelles configurations les conséquences du dépaysement prennent-elles : peut-on parler d’une stratification, de contradictions, d’une pluralité de modèles possibles ?

En un mot, l’interrogation centrale que nous aimerions poser pourrait être résumé ainsi : comment peut-on inventer, construire, habiter « a room of one’s own » en mouvement (Woolf, 1929) : itinérant, migratoire, politique, linguistique, intime… ?

Les propositions s’interrogeant sur les dimensions existentielles et esthétiques à l’appui
d’au moins deux trajectoires, expériences, œuvres seront bienvenues. Les jeunes collègues sont encouragé·e·s à participer au colloque. Les propositions, sous la forme d’un titre, d’un abstract d’environ 300 mots et d’une notice bio-bibliographique sont à adresser d’ici le 15 octobre 2022 à :

Bibliographie indicative

  • Balandier 2009 : Georges Balandier, Le Dépaysement contemporain. L’immédiat et l’essentiel, entretiens avec Joël Birman et Claudine Haroche, Paris, Presses universitaires de France.
  • Baronian, Besser & Jansen 2016 : Marie-Aude Baronian, Stephan Besser, and Yolande Jansen, Eds. Diaspora and Memory: Figures of Displacement in Contemporary Literature, Arts and Politics. Brill.
  • Bartov & Weitz 2013 : Omer Bartov & Eric D. Weitz (dir.), Shatterzone of Empires. Coexistence and violence in the German, Habsburg, Russian, and Ottoman Borderlands, Bloomington-Indiana, Bloomington University Press.
  • Beck 2007 : Ulrich Beck, « Cosmopolitical Realism: On the Distinction between Cosmopolitanism in Philosophy and the Social Sciences », Global Networks, vol. 4, 2004, n° 2, p. 131-156.
  • Beck 2014 : Ulrich Beck, « Nationalisme méthodologique – cosmopolitisme méthodologique : un changement de paradigme dans les sciences sociales », Raisons politiques, n° 2 (54), p. 103-120.
  • Boblet & Hartmann 2018 : Marie Hartmann, Marie-Hélène Boblet (dir.), Le Dépaysement dans la littérature et le cinéma aux XXe et XXIe siècles, L’Entre-deux, n° 4.
  • Bond & Comberiati, 2013 : Emma Bond & Daniele Comberiati (dir.), Il confine liquido : rapporti letterari e interculturali fra Italia e Albania, Nardò, Besa.
  • Choudhury & Sengupta 2022 : Choudhury Suranjana & Sengupta Nabanita, Eds. Understanding Women’s Experiences of Displacement Literature, Culture and Society in South Asia, Routledge India.
  • Comberiati 2010 : Daniele Comberiati, Scrivere nella lingua dell’altro : la letteratura degli immigrati in Italia (1989-2007), Bruxelles, Peter Lang.
  • Federici 2016 : Anna Federici, Écrivaines italiennes de la migration balkanique, thèse de doctorat en Études italiennes sous la direction de Margherita Orsino et Flavia Cristaldi, Université Toulouse 2-Le Mirail.
  • Grujičić 2019 : Milica Grujičić, Autoren südosteuropäischer Herkunft im transkulturellen Kontext, Berlin, Peter Lang.
  • Jechová & Wlodarczyk 1987 : Hana Jechova & Hélène Włodarczyk (dir.), Émigration et exil dans les cultures tchèque et polonaise, Paris, Presses Universitaires de Paris-Sorbonne.
  • Mitterbauer & Smith-Prei 2017 : Helga Mitterbauer & Carrie Smith-Prei, Eds. Crossing Central Europe. Continuities and Transformations, 1900 and 2000, Toronto, University of Toronto Press.
  • Neubauer & Török 2009 : John Neubauer & Borbála Zsuzsanna Török, Eds. The Exile and Return of Writers from East-Central Europe. A compendium, Berlin, de Gruyter.
  • Proto Pisani 2013 : Anna Proto Pisani, Dans une autre langue: Écrire l’altérité: femmes, migrations et littérature en Italie (1994-2010), thèse de doctorat en Études romanes sous la dir. de Claudio Milanesi, Université d’Aix-Marseille.
  • Roelens 2015 : Nathalie Roelens, Éloge du dépaysament, Paris, Kimé.
  • Royer 2019 : Clara Royer, « Introduction. Normes et transgressions dans la littérature polonaise », Revue des études slaves, vol. XC, fasc. 4 |, 2019, p. 525-527.
  • Schwarz & Thorson 2017 : Agatha Schwartz & Helga Thorson, « The Aesthetics of Change: Women Writers from the Austro-Hungarian Monarchy » in Mitterbauer & Smith-Prei 2017, p. 27-50.
  • Smith 2010: Daniel Smith, « Social Fluidity and Social Displacement », The Sociological Review, n° 58/4, p. 680-698.
  • Woolf 1929 : Virginia Woolf, A Room of One’s Own, Londres, Hogarth Press.
  • Yiftachel 2020 : Oren Yiftachel, « From displacement to displaceability », City, n° 24/1-2, p. 151-165.
Facebooktwitterlinkedin